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Groupe musique électronique : la formule d'Agar Agar
Scène et Artistes

Groupe musique électronique : la formule d'Agar Agar

En 2018, le premier album d’Agar Agar repose notamment sur un Yamaha TX81Z, un Korg MS-20 et une Roland TR-606. Trois machines issues d’époques différentes, trois comportements électriques incompatibles par défaut.

Groupe musique électronique: la formule d’Agar Agar

C’est précisément dans cette incompatibilité qu’Agar Agar a installé sa méthode: ne pas lisser les sources avant l’écriture, mais faire de leurs limites le point de départ du morceau.

Le duo formé par Clara Cappagli et Armand Bultheel en 2015 ne relève pas du modèle classique du groupe musique électronique: un producteur programme, une chanteuse intervient, puis le mixage répare l’écart. Chez Agar Agar, la voix, les textures, les séquences et les défauts de synchronisation apparents participent d’un même système. La pop y donne une structure lisible. La techno impose l’impulsion. Le matériel ancien fournit les accidents: instabilité de pitch, enveloppes raides, saturation locale, bruit de fond et transitoires peu domestiquées.

Cette organisation explique la trajectoire du duo. Elle explique aussi pourquoi son répertoire ne se réduit ni à l’électropop rétro, ni à une esthétique de machines vintage. Le son est reconnaissable parce que sa construction reste contrainte.

Une rencontre aux Beaux-Arts, puis un protocole de travail

Agar Agar naît de la rencontre entre Clara Cappagli et Armand Bultheel à l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy. Le fait compte moins comme anecdote biographique que comme indication de méthode. Le projet ne vient pas d’une addition de compétences strictement musicales; il se construit dans un cadre où l’image, l’installation, le jeu et la matière sonore peuvent être traités au même niveau.

Le premier EP, Cardan, paraît le 28 septembre 2016 chez Cracki Records. Il comprend cinq titres, dont « Prettiest Virgin » et « I’m That Guy ». Dès cette phase, le duo évite deux écueils fréquents lorsqu’on veut créer un groupe électro: la démonstration de synthèse sonore et l’écriture pop aseptisée.

Les titres s’appuient sur des cellules simples. Une ligne de basse peu mobile. Une rythmique sèche. Une mélodie vocale mémorisable. Mais la simplicité de l’arrangement n’implique pas une chaîne de production plate. Les sons gardent de la rugosité. Les espaces restent parfois presque vides. Les queues de réverbération ne servent pas à maquiller l’absence d’idées: elles deviennent une donnée de composition.

Le duo musique électronique fonctionne donc avec une répartition moins mécanique qu’il n’y paraît. Clara Cappagli n’est pas une voix posée au sommet d’une production finalisée. Armand Bultheel n’est pas un opérateur invisible chargé de stabiliser le tout. Les deux pôles sont interdépendants: la voix définit souvent le niveau de tension acceptable dans le mix; l’instrumentation détermine, en retour, la manière dont cette voix peut être tenue, doublée, filtrée ou laissée sèche.

Chez Agar Agar, le morceau ne commence pas par une grille d’accords. Il commence par une friction entre une voix, une machine et une texture qui refuse de se tenir tranquille.

Cette logique a une conséquence directe: le morceau n’est pas conçu comme une piste dont le live serait une simple restitution. Il reste assez ouvert pour supporter des écarts de densité, de dynamique et de jeu. C’est un point central pour comprendre leur place dans la scène électro française. Le duo travaille la chanson, mais pense déjà en termes de présence physique des sources.

Composer par le son, pas par le schéma

La composition musique électronique groupe suit souvent une séquence standardisée: maquette harmonique, choix de tempo, programmation de batterie, arrangement, design sonore, mixage. Cette méthode sécurise la production. Elle réduit aussi le risque de découvrir trop tard que le son choisi ne porte aucune idée.

Agar Agar procède dans l’autre sens. Le travail est décrit comme empirique: on manipule le matériel, on cherche une texture, un rythme ou une interaction, puis on décide si cette matière mérite une structure. L’écriture arrive après l’apparition d’un comportement sonore exploitable.

Ce renversement change la nature des décisions prises en studio.

  • Une basse peut être conservée non parce qu’elle remplit parfaitement le bas du spectre, mais parce que son attaque crée une tension suffisante contre la grosse caisse.
  • Une séquence peut rester volontairement courte si sa répétition produit une forme de pression rythmique. Ajouter des notes ne ferait que réduire son efficacité.
  • Une voix peut être placée très en avant, avec peu de traitement, si les synthétiseurs occupent déjà la périphérie du champ stéréo.
  • Une distorsion peut être maintenue sur une source médium, même si elle augmente la THD, lorsque cette saturation stabilise la présence du son sur de petits systèmes d’écoute.
  • Un défaut de phase peut devenir acceptable si son effet reste perceptible dans le mouvement sans effondrer le signal en mono.

Ce dernier point mérite d’être précisé. Dans beaucoup de productions électroniques, le mixage vise à neutraliser tout comportement ambigu: corrélation stéréo trop large, modulation excessive, résonance instable, transitoires trop dures. C’est rationnel lorsqu’on cherche une compatibilité maximale entre casque, club, streaming et diffusion radio. Mais un groupe musique électronique n’est pas obligé de poursuivre cette neutralité.

Agar Agar maintient souvent une part d’irrégularité contrôlée. Pas l’erreur brute. Pas le chaos comme signature. Une matière qui reste légèrement en retrait de la perfection technique, parce qu’une piste trop propre perdrait son relief.

Le premier album, The Dog and the Future, sorti en septembre 2018, a été composé dans une maison de campagne près de Biarritz. L’information éclaire le résultat: non pas une prétendue influence géographique à plaquer sur les titres, mais une condition de production éloignée de la logique du studio urbain à flux tendu. On peut y laisser tourner une machine. Réenregistrer une voix sans avoir à verrouiller immédiatement une version. Accepter qu’un timbre évolue avant d’avoir trouvé sa fonction exacte.

Cette lenteur relative est une ressource. Elle produit des morceaux où l’on sent moins l’empilement de pistes que le temps passé à décider quelles pistes ne doivent pas être ajoutées.

TX81Z, MS-20, TR-606: trois sources, trois fonctions

L’arsenal associé à l’enregistrement de The Dog and the Future comprend le Yamaha TX81Z, le Korg MS-20, la Roland TR-606 et diverses pédales d’effets dont les modèles précis ne sont pas documentés. Ce n’est pas une collection décorative. Chaque machine impose une manière spécifique de fabriquer de la matière.

MachineArchitecture utile dans le contexte d’Agar AgarEffet de production probable
Yamaha TX81ZSynthèse FM numérique, attaques nettes, timbres à partiels complexesBasses compactes, nappes dures, sons percussifs qui traversent un arrangement peu chargé
Korg MS-20Synthèse soustractive, filtre agressif, comportement volontiers instableLignes monophoniques, résonances, bruit contrôlé et gestes de modulation audibles
Roland TR-606Boîte à rythmes analogique compacte, timbres secs, peu de masse dans le gravePulsation nerveuse, articulation des transitoires, espace préservé pour la basse et la voix

Le TX81Z est souvent réduit à quelques presets devenus mythiques dans la production des années 1980. Ce raccourci ne dit pas grand-chose de son intérêt réel. La synthèse FM permet de produire des timbres dont l’attaque et la densité harmonique ne ressemblent pas à celles d’un synthétiseur analogique filtré. Une basse peut conserver un contour sec sans occuper un volume démesuré. Un son de type cloche, cuivre synthétique ou piano dégradé peut fournir un point d’impact dans le médium sans nécessiter de compression excessive.

Dans un arrangement où la voix de Clara Cappagli doit rester intelligible, cette économie de place est décisive. On ne cherche pas un grave massif par principe. On cherche un rapport fonctionnel entre kick, basse, voix et éléments de texture. Le headroom ne se gagne pas seulement au limiteur final. Il se construit dès le choix des sources.

Le MS-20 opère à l’opposé. Il ne se distingue pas par une précision clinique. Son intérêt vient de sa réponse tactile: filtre, enveloppes, bruit et modulation permettent de déplacer un son en temps réel. Une ligne écrite avec peu de notes peut alors rester vivante par la seule variation de cutoff, de résonance ou d’enveloppe. Ce n’est pas de l’ornement. C’est une écriture de timbre.

La TR-606, elle, ne possède pas l’impact subsonique d’une TR-808 ni la densité d’une TR-909. Cette limitation devient productive. Sa caisse claire, ses hats et ses percussions imposent des transitoires courtes. La rythmique coupe l’espace au lieu de le remplir. Dans une esthétique où les synthés et la voix doivent pouvoir basculer d’un état pop à un état plus tendu, cette sécheresse est préférable à une batterie trop démonstrative.

Le duo a également été associé à une Roland TR-626 Rhythm Composer et à un Korg Minilogue. Ces machines prolongent la même logique, sans la résumer: une boîte à rythmes pour l’organisation précise des impacts, un synthétiseur polyphonique pour inscrire des masses harmoniques plus directes. L’identité d’Agar Agar ne réside pas dans une liste de références. Elle tient à la hiérarchie appliquée entre elles.

Le matériel vintage n’apporte pas une authenticité automatique. Il apporte des contraintes de réponse, de dynamique et d’édition. Si ces contraintes ne modifient pas l’écriture, elles ne servent à rien.

Ce que le live conserve du studio

Le live en groupe electro révèle vite les limites d’une production pensée uniquement pour la lecture en streaming. Un morceau peut fonctionner dans un casque, puis se dissoudre sur scène: trop de couches, pas de gestes lisibles, des séquences qui n’évoluent pas, une voix coincée entre une basse surcompressée et des nappes stéréo.

Dans le cas d’Agar Agar, la compatibilité entre studio et scène ne repose pas sur la reproduction stricte des sessions originales. Elle repose sur une organisation par fonctions. Le public n’a pas besoin de voir chaque piste activée pour percevoir une construction. En revanche, il doit pouvoir identifier ce qui pilote la tension: une pulsation, une basse, une montée de filtre, un changement de registre vocal, l’arrivée ou le retrait brutal d’une texture.

Cette discipline demande de réduire, non d’ajouter. Pour qu’un live garde une marge de manœuvre, on doit séparer les éléments selon leur rôle réel:

1. Le socle temporel: kick, hats, percussions et séquences rythmiques doivent rester stables assez longtemps pour installer une référence. Les variations interviennent sur l’accentuation, le filtrage ou la densité, pas nécessairement sur le tempo.

2. Le socle spectral: basse et éléments graves doivent être distribués avec peu de recouvrement. Quand plusieurs machines occupent la même bande entre le bas médium et le grave, le système de diffusion tranche à leur place.

3. Les éléments de geste: filtres, délais, modulation, mute de pistes et changements d’enveloppe doivent produire un effet immédiatement perceptible. Un contrôle qui modifie un paramètre sans conséquence audible relève du décor.

4. La voix: elle ne peut pas être traitée comme une piste de studio figée. Son niveau, son égalisation et son espace doivent absorber la différence entre répétition, salle et retour de scène.

5. La marge dynamique: un set qui reste au plafond en permanence ne possède plus de point de bascule. La compression de bus et le limiteur ne remplacent pas la dramaturgie des niveaux.

C’est là que la formule d’Agar Agar intéresse au-delà de son propre catalogue. Le duo montre qu’un live n’a pas besoin de simuler la complexité d’un projet solo multipiste. La cohérence vient de la lisibilité des sources et de leur interaction. Une machine prend le devant. Une autre s’efface. La voix ne commente pas le beat: elle en déplace la perception.

Player Non Player: quand le morceau devient environnement

Le second album, Player Non Player, paraît en janvier 2023. Il est conçu en relation avec un jeu vidéo du même nom, développé en collaboration avec la designeuse interactive Mélanie Courtinat et l’artiste Jonathan Coryn. Ce cadre modifie la question habituelle de l’album électronique.

Une chanson classique organise le temps. Elle décide quand arrive le couplet, quand la tension augmente, quand le refrain réapparaît. Une bande-son de jeu doit aussi accepter l’espace, la répétition et l’action de l’utilisateur. Même lorsque la musique reste structurée comme un morceau, elle doit pouvoir suggérer un monde cohérent plutôt que seulement conduire vers une résolution.

L’hybridation n’est donc pas un habillage visuel ajouté après coup. Elle rend plus visible une propriété déjà présente chez Agar Agar: la musique ne sert pas uniquement à exprimer une intention narrative explicite. Elle construit un environnement mental avec peu d’éléments, souvent par répétition et déplacement progressif.

Sur le plan de l’arrangement, cette approche favorise plusieurs choix:

  • des motifs assez identifiables pour supporter la répétition;
  • des textures dont la variation lente reste intéressante sans changement harmonique majeur;
  • des impacts rythmiques qui agissent comme des repères de déplacement;
  • une voix capable de fonctionner comme présence, signe ou surface, sans devoir toujours délivrer une résolution textuelle;
  • des contrastes nets entre sections, utiles lorsque l’image et l’interaction ajoutent déjà leur propre densité.

Le risque, dans ce type de projet, consiste à fabriquer de la musique d’ambiance sans structure ou, inversement, une succession de chansons indifférentes à l’univers interactif. Player Non Player se situe ailleurs: la forme album reste identifiable, mais l’idée de jeu impose une autre attention aux boucles, aux seuils et aux répétitions.

Pour un groupe de musique électronique, cette extension compte. Elle prouve que l’identité sonore peut survivre à un changement de support si elle repose sur des décisions structurelles. Les machines, les voix et les rythmes ne sont pas des emblèmes; ce sont des outils capables de remplir une fonction dans plusieurs formats.

Clara Kimera: projet parallèle, pas conclusion anticipée

À la fin de l’année 2024, Clara Cappagli lance un projet solo sous le nom de Clara Kimera, après avoir utilisé le nom Clara Nowhere. Les singles « King Jester » et « Slenderman » précèdent un EP annoncé pour 2025.

Il serait imprécis d’en déduire une dissolution officielle d’Agar Agar. Un projet parallèle ne constitue pas une déclaration de fin, et aucune date officielle de mise en pause ou d’arrêt du duo ne permet de transformer cette évolution en verdict définitif.

En revanche, ce déplacement éclaire une réalité normale dans les projets à deux: une formule créative robuste n’empêche pas les trajectoires individuelles. Elle peut même les rendre nécessaires. Lorsque deux artistes ont construit un langage commun très identifié, le travail solo devient un moyen de tester d’autres rapports entre voix, production, image et narration sans devoir renier la structure initiale.

Chez Agar Agar, la signature n’a jamais reposé sur une division rigide entre une chanteuse et un producteur. Elle repose sur un protocole: partir de la matière, accepter les contraintes des machines, réduire l’arrangement jusqu’à ce que chaque événement produise un effet réel. Ce protocole peut évoluer. Il ne disparaît pas parce qu’un nom supplémentaire apparaît.

La formule d’Agar Agar est donc binaire. Si l’on cherche un groupe électro fondé sur l’accumulation de pistes, le fétichisme du vintage ou la nostalgie de la synthpop, le duo ne constitue pas le bon modèle. Si l’on cherche une méthode où le timbre décide de l’écriture, où les limites matérielles préservent le headroom et où le live reste une reconstruction lisible, le cas Agar Agar reste particulièrement net.

Questions fréquentes

Quelle est la méthode de travail d'Agar Agar pour composer ?
Le duo adopte une approche empirique : ils manipulent le matériel pour trouver une texture ou un rythme avant de décider si cette matière mérite une structure.
Quelles machines le groupe utilise-t-il principalement ?
Leur arsenal comprend notamment le synthétiseur Yamaha TX81Z, le Korg MS-20 et la boîte à rythmes Roland TR-606.
Pourquoi Agar Agar utilise-t-il du matériel vintage ?
Ces machines ne sont pas utilisées pour une esthétique rétro, mais pour les contraintes de réponse, de dynamique et d'édition qu'elles imposent à la composition.
Comment le duo gère-t-il la place de la voix dans ses morceaux ?
La voix et l'instrumentation sont interdépendantes : la voix définit souvent le niveau de tension acceptable dans le mix, tandis que l'instrumentation détermine comment cette voix est traitée.
Le projet solo de Clara Cappagli signifie-t-il la fin d'Agar Agar ?
Non, un projet parallèle ne constitue pas une déclaration de fin et aucune date officielle de mise en pause ou d'arrêt du duo n'a été annoncée.