
L'étiquetage comme acte politique
Vendredi, l'industrie phonographique a sorti son marqueur. Comme le rapporte La Libre.be, la Fédération internationale de l'industrie phonographique (IFPI) et l'association américaine RIAA, rejointes par les Grammys et plusieurs instances de la musique indépendante, ont proposé deux labels destinés aux plateformes de streaming: « généré par IA » et « assisté par IA ». Derrière la nomenclature, il y a une bataille de légitimité qui nous concerne tous — producteurs, curateurs, auditeurs — et qui dépasse largement le cadre juridique.
Deux cases, une ligne de fracture
Le premier label vise les morceaux où l'intelligence artificielle « a été utilisée pour générer la totalité ou l'essentiel des éléments créatifs »: musique intégralement produite par prompts, performance vocale principale générée par machine, ou partie instrumentale essentielle issue de l'IA. Le second, « assisté par IA », concerne les titres où la dimension humaine reste substantielle — à condition que les passages chantés et les parties instrumentales principales restent l'œuvre d'humains. La nuance n'a rien de cosmétique: elle dessine une frontière que l'écosystème électronique observe depuis des mois avec une fébrilité grandissante, entre outils de production et délégation totale de la création.
Ce qui existe déjà, et ce qui bloque
Sur le terrain, l'avance est maigre. À ce jour, seule Deezer signale systématiquement les morceaux générés par IA parmi les grandes plateformes. Fin avril, Spotify a lancé son propre dispositif, « Verified by Spotify », mais sur un axe différent: il s'agit de vérifier que l'artiste est vraisemblablement humain, pas d'étiqueter la méthode de production. Sollicité sur la nomenclature commune dévoilée vendredi, Spotify s'est refusé à tout commentaire. Apple Music et DIMA n'ont pas répondu. Les organisations à l'origine du projet annoncent qu'elles vont travailler à une mise en place avec les services de musique numérique, les distributeurs, les agrégateurs et les instances normatives — formulation prudente qui dit, en creux, que rien n'est encore contraignant.
Ce qu'on regarde maintenant
La question centrale n'est plus de savoir si l'IA sera étiquetée, mais qui tiendra le stylo. Tant que l'adoption reste volontaire et que les plateformes conservent leur propre barème, l'étiquetage ressemble à un compromis de façade — un geste de gouvernance destiné à calmer le débat public plus qu'à transformer nos outils. Pour celles et ceux qui produisent, mixent ou signent dans l'espace électronique, l'enjeu se joue ailleurs: dans la manière dont chaque curateur, chaque label indépendant, chaque scène locale décidera de rendre visible — ou invisible — la part de machine dans la musique qu'il programme. C'est là, dans cette curation quotidienne, que la vraie ligne de partage se trace.